Quand Dlamini ZUMA conjuge le Panafricanisme au futur

  Le 26 janvier 2014, la présidente de la Commission de l’Union Africaine, Madame Nkosazana Dlamini-Zuma a rédigé un « email du futur » destiné à Kwame Nkrumah. Avec pour objet « Unité Africaine », ce long email de six pages est celui qu’elle aurait envoyé au leader ghanéen et panafricaniste Kwame Nkrumah à l’occasion

 

Le 26 janvier 2014, la présidente de la Commission de l’Union Africaine, Madame Nkosazana Dlamini-Zuma a rédigé un « email du futur » destiné à Kwame Nkrumah. Avec pour objet « Unité Africaine », ce long email de six pages est celui qu’elle aurait envoyé au leader ghanéen et panafricaniste Kwame Nkrumah à l’occasion du centenaire de l’OUA en 2063.

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L’Union Africaine travaille sa communication

L’email de Dlamini-Zuma commence par faire l’éloge des décisions qui ont été prises lors de la retraite ministérielle du Conseil exécutif de l’Union Africaine tenue du 24 au 26 janvier 2014 à Bahir Dar, Ethiopie. Nous sommes en 2063, et c’est de cette ville que Dlamini-Zuma écrit son mail à Nkrumah. En revanche, pas un mot sur les décisions qui ont été prises en janvier 2014, mais six pages sur ce qui devra être le résultat de cette réunion dans un demi-siècle. Le message envoyé par la Direction de l’Information et de la Communication de l’UA en dit long sur le monde dans lequel vit cette institution, incapable de s’adresser aux peuples, mais capable d’imaginer un message adressé dans 50 ans à un dirigeant qu’elle trahit intégralement depuis 50 ans. Comprenne qui pourra !

Concrètement, le message de Dlamini-Zuma est pourtant porteur d’espoir. Il annonce qu’en 2063 le continent sera uni, et l’Union Africaine sera devenue la Confédération des États de l’Afrique (Confederation of African States, CAS). De combien d’États est constituée cette confédération ? L’Afrique du Nord en fait-elle partie ? Comment sont élus les dirigeants de la Confédération ? Tous ces éléments cruciaux sont laissés à l’appréciation du Saint-Esprit et des mânes de nos ancêtres.

 

Méritant d’être cité, un long passage du mail souligne que « si l’Afrique était un pays en 2006, nous aurions été la 10e puissance économique du monde ! Cependant, au lieu de nous unir dans l’action, alors que nous possédions pratiquement toutes les ressources du monde (les terres, les océans, les minéraux, l’énergie) et avions une population de plus d’un milliard d’habitants, nous avons agi comme cinquante-cinq petits pays individuels fragmentés. Les plus grands pays qui auraient dû être les locomotives de l’intégration africaine n’ont pas joué leur rôle à ce moment-là, et c’est une des raisons qui explique tout le temps pris pour arriver où nous sommes aujourd’hui. Nous n’avons pas usé de notre puissance, mais nous nous sommes plutôt appuyés sur les bailleurs de fonds qui nous appellent par euphémisme partenaires. C’était le cas en 2013. Maintenant, nous avons enfin pris conscience de la réalité et avons eu de longs débats sur la forme que nous voulions donner à notre unité : une Confédération, des États unis, une fédération ou un syndicat. »

 

La Confédération est un succès

 Le choix de la Confédération, qui a donc été lancé en 2051, n’est pas réellement expliqué. Ce qui compte dans la communication est de souligner le rôle des jeunes qui ont soutenu « un important mouvement en faveur de l’intégration, de la libre circulation des personnes, de l’harmonisation de l’éducation et des qualifications professionnelles ». L’accent mis sur la jeunesse est intéressant, mais il ne donne guère de pistes sur ce qu’il est prévu de faire d’ici 2063. L’email évoque « la mise en oeuvre accélérée du Traité d’Abuja et la création de la Communauté économique africaine n 2034 [qui] ont entraîné une progression spectaculaire de l’intégration économique. »

Les échanges intra-africains sont également passés de moins de 12% à près de 50% entre 2013 et 2045. C’est pas mal, mais dans un rêve, nous pourrions espérer au moins 75% de commerce intra-africain… Néanmoins, en 2063, les entreprises africaines auront dépassé les multinationales étrangères et feront la loi sur le marché africain. Cependant, nous ne pouvons souscrire niaisement au règne des multinationales. Qu’elles soient africaines est juste un moindre mal.

Plusieurs paragraphes consacrés à la transformation de nos ressources sur place sont tout à fait remarquables. Ils reprennent les perspectives tracées par Cheikh Anta Diop il y a déjà plus de cinquante ans. Cependant, rien n’est dit sur le moment où l’Afrique aura récupéré la possession intégrale de ses terres et de son sous-sol qui sont aujourd’hui vendus au monde entier. La question qui se pose est celle de savoir de quand date la contre-attaque de l’Union Africaine contre les forces du marché qui prostituent nos États et qui assassinent les peuples ?

La Confédération des États Africains est donc devenue en 2063 la troisième puissance économique mondiale. Elle a réussi un savant dosage entre les forces du marché et les impératifs sociaux pour répondre à l’exigence de développement et d’industrialisation. Elle a réalisé une révolution agraire, technologique, commerciale et industrielle. Toute une politique sociale permet aux Africains de vivre dans de meilleures conditions matérielles. La Confédération a amélioré la condition des femmes grâce à des programmes adaptés. La famine a été éradiquée, tout comme la pénurie énergétique grâce à une politique audacieuse en la matière. La Confédération dispose d’une puissante flotte commerciale et aérienne, accompagné d’un système de sécurité militaire performant. Les mers sont riches de poissons. En revanche, rien n’est dit sur la manière dont la Confédération a chassé le reste du monde qui venait s’approvisionner dans les eaux africaines puis repartait en larguant des déchets parfois radioactifs sur nos plages. La préservation de la faune marine est mise en avant, comme dans un conte de fées, pour ne pas évoquer la perte de souveraineté actuelle sur nos eaux continentales.

Qu’est-ce que l’Agenda 2063 ?

 Dlamini-Zuma note que la Confédération a fait de son indépendance « une priorité, en commençant par le financement de l’Union Africaine, de nos élections démocra tiques et de nos missions de maintien de la paix. » Voilà ce par quoi ce mail aurait dû commencer. En indiquant cet élément comme acquis en 2063, Dlamini-Zuma nous confirme bien que l’Union Africaine de 2014 n’est pas financée par les Africains. De ce seul constat, on peut mettre en doute toute la politique de cette institution dont il convient sérieusement de revoir les fondements.

 l’email annonce la réussite des projets contenus dans un « Agenda 2063 » : la promotion des « valeurs de solidarité, de confiance en soi, de non-sexisme, d’autonomie et de célébration de notre diversité. » Une grande politique culturelle panafricaine (littérature, arts, cinéma, médias, langues, musiques…) a permis la réalisation du projet de  l’Encyclopédia Africana et Kinshasa est même devenue la capitale mondiale de la mode. Connaissant le passé du Congo, la situation actuelle qui prédomine, et son importance pour l’avenir de l’Afrique, la référence choisie par Dlamini-Zuma est particulièrement décevante. Ramener les Congolais à la Société des ambianceurs et des personnes élégantes est indigne d’une personnalité de ce rang.

La diaspora est également associée aux réussites du mail de Dlamini-Zuma, mais les références sont encore une fois bien décevantes. La diaspora est renvoyée à son rôle joué « dans les traditions du panafricanisme », à savoir le retour sur le continent via des investissements et un apport de compétences. Or, il faut une réelle vision pour la diaspora qui est un lieu de projection de l’Afrique dans le monde.

Dlamini-Zuma conclut l’email en évoquant les études de ses enfants ou petits-enfants, dont « les jumeaux » qui ont « achevé leurs études spatiales à l’Université de Bahir Dar », qui est, je le rappelle, le lieu d’où est écrit cet email du futur. Bien, très bien, la Confédération dispose d’une Agence spatiale africaine, d’un African Express Rail qui relie les capitales de nos anciens États, avec des autoroutes adjacentes, des réseaux ferroviaires….

 Tout est beau, tout est réussi, y compris « nos magnifiques couchers de soleil » sur les dunes de Tombouctou débarrassée, on l’espère, des agitateurs islamistes. L’Union Africaine vend du rêve, et nous sommes tout à fait disposés à en prendre.

L’unité se fera dans la rigueur et l’effort

Nous saluons bien évidemment la réussite anticipée du kiswahili qui est devenue en 2063 « l’une des principales langues de travail de l’Afrique, et mondialement enseignée dans la plupart des facultés à travers le monde. » La bonne entente linguistique entre Africains leur a per mis de mieux se connaître et de mieux parler au reste du monde. Ainsi, la Confédération a obtenu en 2043 un siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Tout lecteur un peu scrupuleux aura bien vu à quel point l’Union Africaine est une tragi-comédie puisque le début du mail indique bien que ladite Confédération n’a été formée qu’en…2051 ! S’agit-il d’un siège fantôme ?

Bref, Dlamini-Zuma prend congé de Nkrumah en espérant le voir « le mois prochain en Haïti pour le second cycle des pourparlers d’unité entre la Confédération des États de l’Afrique et les États des Caraïbes. » La Présidente de la Commission de l’Union Africaine promet à notre regretté père du panafricanisme de lui apporter « des chocolats d’Accra ». Jusqu’aux salutations – un « Au revoir et à la prochaine ! » occidentalisé à la place d’un « Umoja ni Nguvu » panafricain – ce message de communication manque réellement de la chaleur qui fait les luttes du panafricanisme. L’Union Africaine continue à vendre du rêve. Nous ne pouvons que souscrire intégralement à la réalisation de l’unité des peuples d’Afrique et de la diaspora. Cependant, il est grand temps que l’UA prenne ses responsabilités en tenant compte de l’agenda des partis et organisations qui prônent un panafricanisme réel, ici et maintenant.

 Amzat BOUKARI-YABARA

Cet article est paru pour la première fois dans Panafrikan (édition mars-mai 2014).

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