Le panafricanisme comme arme contre l’accaparement des terres arables

Le panafricanisme comme arme contre l’accaparement des terres arables

Depuis quelques années, des millions d’hectares de terres arables dans le monde sont accaparées par des firmes occidentales, asiatiques et moyen-orientales. Comme souvent, hélas ! L’Afrique en est la première victime et, à ce jour, 54,81% de ces terres accaparées qui se trouvent sur notre continent. Il ne se passe pas un mois sans qu’un

Depuis quelques années, des millions d’hectares de terres arables dans le monde sont accaparées par des firmes occidentales, asiatiques et moyen-orientales. Comme souvent, hélas ! L’Afrique en est la première victime et, à ce jour, 54,81% de ces terres accaparées qui se trouvent sur notre continent. Il ne se passe pas un mois sans qu’un gouvernement africain annonce, quand il le veut bien, la cession d’hectares (ha) de terres arables.

Des chiffres qui parlent

L’Afrique, c’est 1 milliard d’habitants aujourd’hui (dont 200 millions qui sont sous-alimentés) et 2 milliards en 2050 (soit dans 33 ans), et 4,2 milliards en 21001, selon diverses projections de démographes. Le défi est immense et nos élites gouvernementales ne semblent pas s’en rendre compte. Pourtant, nous avons 30 millions de Km2, cela fait environ 33,33 h/Km2. La majorité des terres arables sur le continent ne sont pas exploitées (90% environ). C’est dire s’il y a de la marge et de quoi faire pour nourrir tout ce beau monde (légumes, fruits, élevage, racines, etc.), en transformer si nous nous décidons à le faire (café, cacao, coton etc.) et exporter le surplus si nous en avons. Pourtant, cette même Afrique a des factures d’importations qui inquiètent et qui font se poser des questions. En 2008 par exemple, cette facture a connu une augmentation de 74% pour les pays à faible revenu et à fort déficit céréalier.

Les céréales : une des plaies du continent, et pourtant…

Parmi les produits les plus achetés hors du continent par nos gouvernants et les importateurs privés, il y a les céréales (riz, blé et maïs). Depuis des millénaires, le riz est cultivé sur notre continent. Beaucoup de pays ont un sol de qualité pour produire du riz et en grande quantité. C’est la même chose pour le blé qui est entré dans nos aliments chaque matin avec le pain. Pourtant, malgré le potentiel immense que nous avons, la plupart de nos pays dépensent sans compter des milliards annuellement pour en importer. Le comble est même poussé avec un pays comme le Sénégal où, comme la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest, sinon tous, le riz est l’aliment de base. En effet, le Sénégal produit un riz de très bonne qualité, mais ce riz est destiné à l’exportation tandis que le pays en importe de moindre qualité. Quand on pousse le cynisme à ce point, le mal doit être extrêmement profond ! Autre cas de figure très intéressant, le Congo où, comme dans tous les pays d’Afrique centrale, le matin, en ville, les boulangeries tournent à plein régime pour fabriquer du pain à base de farine de blé. En 1993, sous la présidence de Pascal Lissouba, le pays est secoué par des troubles et le chemin de fer est inutilisable pendant un moment. Or, le blé et la farine de blé importés passent par les rails, en provenance de Pointe-Noire pour Brazzaville, notamment. Le pain se fait naturellement rare et les boulangeries sont prises d’assaut aux aurores. On se bat pour des pains qui n’ont plus de « pains » que le nom. La nature ayant horreur du vide, ceux qui en ont les moyens se jettent sur les pâtes alimentaires. Or, ces dernières sont faites à base de… blé ! et sont… importées, elles aussi. Le serpent se mord la queue. Mais certaines de ces importations pouvant se faire par avion, il n’y a pas pénuries. Ceux qui ont moins de moyens se rabattent sur le maïs qui du coup devient un produit plus consommé encore que d’ordinaire. Les Congolais n’ont jamais tiré les leçons de cette période très trouble en travaillant par exemple plus sur le maïs dont la farine aurait pu être testée pour faire du pain. Ou pourquoi pas une farine à base d’igname ? De manioc ? De patate douce ?

Et les terres qui sont cédées chaque jour…

Le tableau est bien plus sombre que ce que nous présentons. Nous n’avons là, mis en avant que le début d’une infime partie de la partie émergée de l’iceberg. L’heure est extrêmement grave car nos pays, du Sénégal à Madagascar, en passant par la Côte d’Ivoire, le Cameroun, les deux Congo, l’Éthiopie, le Mozambique etc., sont en train de louer, de prêter et de vendre des hectares entiers à des firmes asiatiques, européennes et aussi à des pays du Moyen-Orient qui disent vouloir « sécuriser » leurs aliments. L’Arabie Saoudite, le Qatar, etc… sont officiellement en train de mener des opérations d’acquisition de terres sur le continent depuis un moment. Dans le premier cas de figure, le blé et le riz sont les motivations principales car il faut dire que dans ces pays, il n’y a pas assez de ressources hydriques pour continuer à cultiver des céréales. Comment des pays qui ont du mal à nourrir leur milliard d’habitants peuvent-ils se lancer dans une entreprise aussi périlleuse et dangereuse ? Oui, ce n’est pas seulement parce qu’en Afrique, la terre est sacrée, que cela est dangereux. Mais c’est aussi parce que traditionnellement, la terre africaine ne se vend pas. Surtout pas dans des conditions aussi léonines que le font nos dirigeants. On peut mettre en avant dix raisons essentielles qui à nos yeux font que c’est une bombe à retardement que nos dirigeants ont fabriqué et dont on se demande quand elle explosera :

1) Dangereuses car rappelons que 200 millions d’Africains sont sous-alimentés et depuis que ces puissances non-africaines exploitent et surexploitent notre sol, les produits sont destinés à l’export (la plupart du temps). Il n’y a quasiment rien pour le consommateur africain. Sauf quand ces produits reviennent en Afrique après avoir subi des transformations. Donc forcément trop chers.

2) Dangereuses car ces produits ne sont aucunement transformés localement, confirmant encore une fois le caractère extraverti de l’économie africaine qui date de l’époque coloniale et que très peu de gouvernants ont tenté de renverser.

3) Dangereuses car ces terres laissent de côté bon nombre de paysans qui se retrouvent privés d’un de leurs outils principaux de travail. Souvent en effet, des populations rurales comme citadines, préalablement installées sur ces terres, se voient expropriées du jour au lendemain sans la moindre indemnisation ni concertation. Ce qu’ils ont bâti parfois des décennies durant s’effondre d’un seul coup. Les inégalités, de fait, s’accroissent avec la concentration entre les mains de quelques uns du capital et de la richesse.

4) Dangereuses car ces paysans qui deviennent oisifs s’en vont en ville, quand ils peuvent, et accentuent de plus belle le phénomène de l’exode rural, dans des villes qui n’ont rien à leur offrir.

5) Dangereuses car quand ces paysans ne vont pas en ville, ils vont servir de main d’oeuvre auprès de ces puissances non-africaines qui les paient au lance-pierre quand elles les paient, bien entendu !

6) Dangereuses au niveau de l’épuisement des ressources hydriques. En effet, beaucoup de ces cultures consomment énormément d’eau. Le jatropha (c’est quelle plante ?) par exemple, que l’on présentait au départ comme sobre, par ses chantres, mais qui en fait en consomme vraiment trop.

7) Dangereuses aussi pour les sols qui s’appauvrissent avec la monoculture. C’est un fait établi depuis longtemps que la monoculture est nocive pour un sol, quel qu’il soit et que la rotation des cultures est une vieille pratique qui a fait ses preuves. Quand ces firmes viennent pour le riz, elles font du riz. Quand elles viennent pour les fleurs (en Éthiopie, au Kenya), elles ne font que ça. Quand ces sols ne donneront plus rien, elles iront chercher leur bonheur ailleurs, nous laissant dans la panade.

8) Dangereuses car on assiste à une déforestation terrible de nos espaces qui ont entre autres comme conséquences l’érosion. Et quand l’érosion est là, ce sont des habitations que l’on perd, des bâtiments publics et parfois même des vies humaines. Le désert lui, il n’attend pas : il avance… !

9) Dangereuses car nos autorités démissionnent dans une de leurs missions régaliennes et font de plus en plus de notre continent une terre d’importation de produits alimentaires à la traçabilité souvent douteuse.

10) Dangereuses car nous n’avons aucun contrôle sur les produits (phytosanitaires et autres chimiques) utilisés par ces firmes et ces pays sur nos sols et nos plantes.

Renverser la tendance, au plus vite

À côté de tous les chiffres que l’on pourra présenter sur cette question éminemment cruciale, au-delà du comportement irresponsable de nos gouvernants qui nous montrent, hélas ! encore une fois que leurs intérêts ne coïncident pas vraiment avec ceux des masses africaines. Les Panafricanistes ne doivent pas pour autant baisser les bras mais plutôt prendre ce problème véritablement à coeur car il est là question d’une nouvelle colonisation de notre continent. Rien de moins. Hier, les choses se passaient avec des textes juridiques écrits par les colons et pour les colons. Aujourd’hui, cela se passe avec des lois écrites par les remplaçants des colons (nos dirigeants), pour les néocolons mais encore une fois contre les masses africaines. Il existe déjà sur le terrain, des associations de la société civile qui se battent avec de très faibles moyens, entamant ainsi pour la énième fois un round, sur le ring du combat du pot de terre contre le pot de fer. On enregistre quelques victoires, ça et là. À Madagascar, l’une des raisons, sinon la principale (c’est selon) de la chute du président Marc Ravalomanana, a été la signature du contrat d’un bail de 99 ans avec la firme sud-coréenne Daewoo pour 1,3 millions d’ha (13.000 Km2). Même si, à ce jour, les successeurs des équipes Ravalomanana n’ont pas rendu caduc ce contrat léonin, l’espoir est là.

Conquérir le pouvoir, absolument

Les Panafricanistes, en investissant le champ politique, doivent viser le pouvoir, à quelque niveau que ce soit : mairie moyenne, petite ou de grande taille. Village, district etc. Aucun échelon administratif ne devrait être négligé. Des villageois à qui on rappellerait à quel point ils doivent défendre leur terre, en les formant aux principes Panafricanistes peuvent constituer une base importante pour les combats à mener. Il y a des cas en Afrique où une coalition arrive au pouvoir. Pourquoi ne pas imaginer un parti panafricaniste qui mettrait en balance la question de l’accaparement des terres, en fixant comme ligne rouge à ne pas franchir, l’interdiction formelle de cession et de vente de terres à des puissances non-africaines. Des possibilités existent pour mettre fin à cette épidémie qui pourrait n’être qu’une bourrasque et non pas un déluge inondant tout sur son passage ■

Par Obambé Gakosso.
Retrouvez cet article dans le Magazine trimestriel de la Ligue Panafricaine Umoja. PANAFRIKAN Juin-août2013

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