Panfricanisme, politique et imposture

   Une des caractéristiques de l’imposture politique relative au Panafricanisme, est que ce dernier est devenu un label passe-partout décerné à chaque fois qu’une rencontre ou une initiative est prise entre deux États africains. Quelque soit l’objet de la rencontre, on fait comme si le Panafricanisme n’avait aucune exigence idéologique, sinon le fait de voir

 

Adinkra_motifs_Rattray_1927

Ci-dessus des symboles Adinkra qu’on trouve en pays Akan. Chaque symbole a une signification, un sens subtil et relevant d’une profonde sagesse. Le tribalisme n’en fait pas partie. Puisons dans nos cultures des ressources pour être unis et aller de l’avant.

 Une des caractéristiques de l’imposture politique relative au Panafricanisme, est que ce dernier est devenu un label passe-partout décerné à chaque fois qu’une rencontre ou une initiative est prise entre deux États africains. Quelque soit l’objet de la rencontre, on fait comme si le Panafricanisme n’avait aucune exigence idéologique, sinon le fait de voir juste les Africains ensemble. Si des initiatives tendant à valoriser la culture africaine par le biais des manifestations comme le FESPACO, le FESPAM et bien d’autres, peuvent être qualifiées de « Panafricaines », le Panafricanisme, cependant, est une idéologie politique sans cesse renouvelée par une littérature abondante, mais constante dans ses principaux objectifs. Ainsi, de Marcus Garvey à Cheikh Anta Diop, en passant par Kwamé Nkrumah, foisonnent des écoles de pensée. Mais toutes ces écoles, ont une constance quant aux objectifs, à savoir : une Afrique unie politiquement afin d’assurer la sécurité économique, militaire et culturelle de ses filles et de ses fils.

En somme, un Panafricaniste conséquent est à la fois anti-impérialiste et anti-tribaliste. Le moyen le plus approprié de vérifier la validité d’une action ou d’une déclaration prétendument panafricaniste, est de la confronter avec un certain nombre de faits contemporains qui assaillent l’Afrique comme les guerres civiles, le fait ethnique ou encore le discours politique identitaire inspiré de l’ethnologie coloniale.

Le Panafricanisme et les guerres civiles

Depuis l’échec d’Addis-Abeba en 1963 à la création de l’OUA, sous prétexte de la défense des frontières héritées de la colonisation et consacrée en 1964 par l’adoption du principe de l’intangibilité   des frontières, la gouvernance africaine est dominée par des logiques « chauvinistiques et micronationalistiques ». Pire, à l’intérieur des frontières soi-disant protégées, les politiques d’instrumentalisation ethnique ont construit des bastions antagonistes prêts à l’affrontement meurtrier et manipulables à souhait.

Il est frappant de constater à quel point les micros-États africains, à quelques exceptions près, ont « éclaté en guerres » sur l’ensemble du Continent notamment au Sénégal en Casamance, jadis au Liberia, naguère au Togo, en Côte d’Ivoire, jadis encore au Nigeria (Biafra déjà lointain), constamment dans les deux Congo, depuis peu en Angola (jusqu’à la mort de nombreux jeunes), toujours en Ouganda, dans tout l’Est africain, au Soudan, au Darfour, au Tchad, en RCA. La guerre civile fratricide, la guerre qui éloigne le développement et accroît les difficultés, la guerre qui n’est jamais que gâchis (pour les vainqueurs et pour les vaincus tout autant, la guerre qui maintient l’humanité dans la barbarie, la sauvagerie, l’animalité, la tyrannie et l’absurdité. Or, le Panafricanisme, idéologie de l’Unité, du rassemblement et prônant la fédération politique a toujours été porteur de PAIX. L’histoire des nations est riche en vertus fédératives. Il en a été ainsi de la guerre civile américaine, de 1861 à 1865, entre l’Union (le Nord) et la Confédération (le Sud) : guerre entre les États désunis, guerre de sécession, de séparation, guerre de déchirure nationale. L’État fédéral américain ayant prévalu, aucun État américain particulier ne peut vouloir désormais la sécession, c’est-à-dire la faiblesse. C’est toujours cette idée d’Unité, même si elle n’est pas encore aboutie totalement sur le plan politique, qui a mis fin aux guerres fratricides entre Européens. Car il est devenu presque impensable d’imaginer la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et la Bulgarie se déclarer la guerre dans le cadre de l’Union européenne aujourd’hui. Et pourtant les logiques « chauvinistique et nationalistique », depuis Alexandre de Macédoine, César, Cortez, Napoléon et Hitler ont fait de l’Europe un théâtre permanent de Barbarie jusqu’aux deux dernières guerres « mondiales ».

L’État fédéral panafricain, grâce à sa mission prioritaire de protection des populations par une police et une armée fédérales, va proscrire les coups d’État et les guerres civiles car aucun leader ne pourra plus disposer quels que soient les moyens et la capacité d’affronter une armée fédérale. C’est impensable. Par conséquent, le phénomène polémologique ou guerrier étant proscrit, les Africains pourront se consacrer au développement de leur Continent sans craindre des déstabilisations dues au phénomène de la « politique du troisième homme ». C’est pure imposture que de renforcer les logiques « chauvinistique et nationalistique », tout en se déclarant Panafricaniste.

Le Panafricanisme, le fait ethnique et le discours identitaire

Le parcours historique du mouvement panafricaniste des Caraïbes aux « Indépendances » africaines, montre que les leaders panafricanistes ont toujours travaillé dans l’urgence : urgence par rapport aux ségrégations raciales aux Amériques, urgence de la lutte pour la décolonisation, urgence pour l’édification d’une Afrique unie… Si au moment des « Indépendances », le principal argument politique pour soutenir la thèse de l’Unité était basé sur une réalité du monde dominé par les deux blocs idéologiques, mais pour n’avoir pas eu le temps de traiter fondamentalement de la question de l’identité africaine tant malmenée depuis la traite négrière, les partisans de l’idéal panafricaniste se retrouvaient souvent sans réponse face aux séparatistes qui présentaient les populations africaines comme culturellement différentes et opposées. Influencée par l’ethnologie coloniale, c’est justement cette thèse séparatiste, justifiant des différences culturelles irrémédiables entre pays africains, qui est aussi l’un des arguments des opposants à l’unité politique lors de la création de l’OUA en 1963. C’est Cheikh Anta Diop qui va s’intéresser particulièrement à cette problématique fondamentale, demeurée sans réponses. Il passe ainsi au peigne fin l’histoire culturelle : les langues, l’esthétique, les institutions sociales et politiques, les économies de l’Afrique précoloniale, les croyances religieuses, les niveaux techniques et intellectuels… Ayant remis en cause le dogme hégélien et les humanités classiques occidentales, Diop à démontrer l’antériorité des civilisations nègres, (l’Égypte pharaonique nègre), l’unité culturelle, la contribution des Afriques passées au développement scientifique et philosophique de l’humanité, Conscience historique si nécessaire pour l’intégration contemporaine du continent africain, dans le travail et la solidarité, afin de mettre fin à sa grande fragilité actuelle. Le travail immense de Cheikh Anta Diop a ouvert des nouvelles perspectives au discours panafricain moderne au sujet de la question identitaire en Afrique qui tourne très souvent à toute sorte de rejet ou de violence. L’école africaine inaugurée par Diop doit permettre aux Africains de repenser leur identité à l’aune des nouvelles exigences de la renaissance africaine.

Prenons l’exemple des Bantu, peuple négro-africain. Son ère culturelle s’étend des territoires du Haut Nil jusqu’aux rochers du Cap, du nord au sud, de l’océan à Atlantique à l’océan Indien. La linguistique comparative, qui permet de rendre compte d’une homogénéité de base pouvant varier en fonction des conditions historiques, montre à quel point les langues actuelles : le Téké, le Nzabi, le Basa, le Bobangui, l’Embosi, le Fang, le Kongo, le Kamba, le Sanga, le Lunda, le Rwanda, le Rundi, le Sukuma, le le Subia, le Zulu, le Sotho, etc… par exemple, partagent un ancêtre commun pré-dialectal, qu’est le proto-bantu. Ce tronc commun culturel est prouvé par le vocable « homme » (homo) qui se dit à peu près de la même manière dans toutes ces langues. Ce qui n’est pas fortuit à qui sait lire car chez les Bantu, le mot homme est rendu par le singulier de Bantu, qui n’est autre que « Muntu ». Or, le mot « Muntu » chez les Bantu est l’humanité de l’homme noir, tout ce qui est humain (bumuntu) en l’homme, tout ce qui se distingue par l’intelligence, la conscience. Donc, l’homme (muntu) et l’humain (bumuntu) sont synonymes. Autrement dit, l’unité de l’être et de la personne aboutit à la synthèse qu’est l’Homme. Par conséquent, l’unité culturelle africaine, n’est pas un crédo vide visant à réarmer des peuples génétiquement différents ou à gommer les différences. Le discours politique africain doit intégrer les apports de l’école africaine afin de rassembler les peuples, sans les opposer comme cela arrive si souvent. Là aussi, c’est pure imposture que de renforcer les logiques « chauvinistique et nationalistique » au travers des discours ethnistes et discriminatoires, tout en se déclarant Panafricaniste.■

Par Henda Diogène Senny

Retrouver cet article dans le journal officiel de la Ligue Panafricaine – Umoja  => Panafrikan Juin-Août2013

 

lp-u
lp-u
AUTHOR
PROFILE

Posts Carousel